Opinion
Les dernières semaines de mon père ont révélé pourquoi le système de santé canadien a besoin de l’IA

Pendant le traitement de mon père contre le cancer, j’ai passé des mois à l’accompagner à ses séances de chimiothérapie et de radiothérapie ainsi qu’à ses rendez-vous médicaux, chaque fois que je pouvais rentrer au Canada depuis l’étranger.
Ce dont j’ai été témoin, c’était un chaos organisé.
Les médecins donnaient des consignes verbales à un homme atteint de démence. Il les oubliait. Lors des consultations auxquelles j’ai assisté, les explications écrites étaient rarement fournies, et nous n’avions pas de moyen fiable et pratique pour suivre ses soins.
Il a subi des examens pour un cancer du poumon et d’autres problèmes de santé, mais les résultats ne nous étaient pas systématiquement remis. Trouver l’information et veiller à ce que la personne suivante en dispose est devenu une responsabilité de plus pour une famille déjà confrontée à une maladie grave.
Dans un hôpital de Longueuil, au Québec, on m’a remis une chemise contenant ses documents médicaux pour que je la transporte d’un médecin à l’autre, à un autre étage.
J’étais devenu un rouage de l’infrastructure informationnelle de l’hôpital.
On s’attendait à ce que les patients et leurs familles recollent les morceaux précisément au moment où ils étaient le moins en mesure de le faire.
Le Canada a l’occasion de changer les choses. Il pourrait bâtir un système de santé autour d’un dossier patient continu et accessible, soutenu par l’IA, qui aide les patients, les familles et les professionnels à agir à partir des informations qu’il contient. Si nous pouvons démontrer que cela améliore les soins au Canada, nous pourrions aussi créer un important produit d’exportation canadien.
Le dossier médical devrait suivre le patient
Il serait inexact d’affirmer que le Québec ne dispose d’aucune infrastructure de santé numérique.
Le Dossier santé Québec, ou DSQ, permet aux professionnels autorisés d’accéder à des renseignements de santé partagés. Il regroupe les résultats d’analyses de laboratoire, les résultats d’imagerie médicale et certains renseignements sur les médicaments. Mais les explications fournies par le Québec lui-même précisent que seuls certains renseignements issus des dossiers locaux sont automatiquement partagés. Le dossier provincial ne rend pas nécessairement compte de l’ensemble des soins reçus par un patient.
Le Québec modernise également ses services. Santé Québec présente son Dossier santé numérique et le service aux patients qui y est associé, Mon dossier santé, comme des outils permettant de regrouper des renseignements, des résultats, des rendez-vous et des communications. Santé Québec indique actuellement que le Dossier santé numérique est à l’essai dans les régions du Nord-de-l’Île-de-Montréal et de la Mauricie–Centre-du-Québec, où Mon dossier santé est également offert.
Une famille ne devrait pas avoir à savoir dans quelle base de données se trouve un résultat. Les renseignements pertinents devraient être transmis aux personnes autorisées chargées des soins, quel que soit le lieu où ceux-ci sont prodigués.
Pendant le traitement de mon père, les équipes de différents hôpitaux semblaient à maintes reprises ne pas être au courant du travail des unes et des autres. Je ne pouvais pas savoir si des renseignements manquaient, étaient inaccessibles ou incompatibles, ou n’avaient tout simplement pas été consultés.
Du point de vue du patient, le résultat était le même : la continuité des soins dépendait de quelqu’un qui devait reconstituer manuellement son parcours.
L’Estonie offre un exemple utile. Son système national d’information sur la santé est en service depuis 2008, ce qui permet aux prestataires d’échanger des renseignements entre établissements. Grâce à son portail de santé, les patients peuvent consulter les documents médicaux transmis, leurs ordonnances et leurs demandes d’orientation, désigner des représentants et vérifier qui a accédé à leurs renseignements. L’identification numérique permet un accès sécurisé.
L’Estonie n’a pas résolu tous les problèmes cliniques. Mais elle illustre un principe que le Canada devrait considérer comme un élément fondamental de son infrastructure : les soins devraient rester coordonnés entre les différents prestataires.
Chaque patient devrait avoir accès à un assistant IA qui lui est dédié
Un assistant IA pourrait rendre ce dossier utile au quotidien. Pensons aux questions auxquelles une famille qui prend soin d’une personne atteinte de démence a besoin de réponses :
Quand a lieu le prochain rendez-vous ? Où se déroule-t-il ? Quelle préparation est nécessaire ? Qu’est-ce qui a changé lors de la dernière consultation ? Une demande d’orientation a-t-elle été acceptée ? Qui est chargé du suivi ?
Avec l’autorisation de mon père, ou l’autorité appropriée pour agir en son nom, j’aurais dû pouvoir poser ces questions depuis l’étranger et recevoir des réponses fondées sur son plan de soins à jour.
Un tel assistant devrait récupérer au besoin les dossiers autorisés, indiquer la source et la date des réponses, et reconnaître les renseignements manquants ou contradictoires.
Il pourrait envoyer des rappels par texto, par courriel ou par appel vocal, avertir un aidant autorisé lorsqu’un rendez-vous n’a toujours pas été confirmé et aider à le reporter avant que le créneau ne soit perdu.
Après les consultations, il pourrait aider à préparer des résumés en langage clair pour examen clinique et les transmettre au patient et aux membres autorisés de sa famille. Les copies papier, l’assistance téléphonique et l’accès pour les aidants resteraient essentiels. Le système doit s’adapter aux capacités du patient.
Dans le cas de mon père, des rendez-vous ont été manqués. Un processus qui repose sur la mémoire de quelqu’un doit tenir compte de sa capacité à se souvenir des consignes de manière fiable.
L’argument financier peut être évalué
Une revue Cochrane de huit essais randomisés publiés jusqu’en août 2012 a conclu qu’il existait des données probantes de qualité modérée montrant que les rappels par texto amélioraient la présence aux rendez-vous par rapport à l’absence de rappels. L’IA devrait démontrer une valeur ajoutée grâce aux échanges, à la coordination et au suivi des proches aidants.
À titre d’exemple, supposons qu’un service planifie un million de rendez-vous par an. Si une intervention fait passer le taux de rendez-vous manqués de 10 % à 7 %, cela représente 30 000 rendez-vous honorés supplémentaires. En supposant que chaque rendez-vous permette de récupérer une capacité d’une valeur de 150 $ CA, le bénéfice s’élèverait à 4,5 millions de dollars canadiens par an, avant les coûts de mise en œuvre et d’exploitation.
Il s’agit d’hypothèses, et non d’économies mesurées au Canada. La capacité récupérée peut permettre de traiter davantage de patients ou de réduire les délais d’attente, plutôt que de rapporter de l’argent au Trésor.
Les hôpitaux pourraient aussi mesurer le temps gagné pour retrouver des dossiers et clarifier des demandes, en tenant compte de la mise en œuvre, des erreurs et de la supervision.
Un bouton d’appel devrait transmettre plus qu’un simple signal lumineux
Quand je suis revenu, après avoir reçu, à la fin du mois de septembre, l’appel m’annonçant que mon père était en phase terminale et hospitalisé, les défaillances sont devenues plus personnelles.
Il partageait sa chambre avec un autre patient gravement malade. Celui-ci était souvent bouleversé et criait toute la journée. D’après ce que j’ai pu constater, il avait du mal à comprendre son état et ce qui se passait autour de lui.
Les infirmières essayaient de lui expliquer la situation. Elles avaient peu de temps et d’autres patients avaient besoin d’elles.
Mon père posait lui aussi les mêmes questions à plusieurs reprises. Une réponse pouvait le rassurer, mais seulement brièvement, avant que la question ne revienne.
Un autre détail semblait remarquablement banal aux yeux de tous autour de nous : le bouton d’appel.
Un patient appuyait dessus, un voyant s’allumait à l’extérieur de la chambre et une alerte sonore retentissait à l’autre bout. J’ai vu le personnel entrer et demander quel patient avait appelé. Il devait ensuite découvrir pourquoi, et parfois repartir chercher le collègue ou le matériel adapté.
La demande ne fournissait presque aucun contexte utile.
Un meilleur système pourrait identifier immédiatement le lit et permettre au patient d’exprimer son besoin oralement ou au moyen de choix simples : être aidé pour aller aux toilettes, signaler un inconfort, poser une question ou demander une aide urgente.
Lorsque cela est approprié, l’IA pourrait convertir une demande orale en un message concis destiné au personnel. Le système pourrait enregistrer si quelqu’un a confirmé la prise en compte de la demande et transmettre une demande restée sans réponse selon des règles cliniques.
La fonction d’appel d’urgence existante resterait disponible. Un patient ne devrait jamais avoir à mener une conversation avec un agent conversationnel pour appeler à l’aide, et un algorithme ne devrait jamais écarter de manière autonome un signalement de douleur.
Identifier le lit relève d’une tâche d’ingénierie simple ; l’IA pourrait aider à interpréter une demande orale. Ces deux éléments devraient éviter au personnel d’avoir à rechercher des informations qui auraient pu accompagner l’appel.
Le patient devrait pouvoir être rassuré à chaque fois que la question revient
Un assistant conversationnel soigneusement conçu pourrait répéter une explication approuvée par l’équipe soignante, aider un patient à joindre sa famille ou transmettre une préoccupation à une infirmière. Il pourrait répondre avec patience lorsque la même question revient, comme cela arrivait si souvent avec mon père.
Chez les patients atteints de démence, des tests rigoureux sont essentiels : de fausses paroles rassurantes pourraient accroître la confusion, et toute détresse doit être signalée à un être humain.
Je ne peux pas affirmer qu’un tel outil aurait réconforté mon père. J’aurais aimé que nous disposions d’une option sûre et bien testée à essayer.
Les patients devraient pouvoir refuser cet outil. Rendre le soutien plus accessible ne doit jamais justifier une réduction des contacts humains.
Le suivi devrait relier les chiffres à la personne
Un patient n’est pas toujours en mesure d’expliquer ce qui ne va pas. L’IA pourrait aussi aider les équipes soignantes à repérer des changements que le patient ne peut pas communiquer.
Lorsque le suivi est indiqué sur le plan clinique, un logiciel pourrait combiner la fréquence cardiaque, la fréquence respiratoire, la saturation en oxygène et la pression artérielle aux résultats d’analyses et aux antécédents médicaux pertinents. Les tendances pourraient être évaluées en tenant compte des mesures habituelles de la personne, de ses diagnostics, de ses traitements récents et de ses médicaments. Cela nécessite un système clinique validé pour l’usage auquel il est destiné ; connecter un agent conversationnel à un moniteur ne suffit pas.
Une hausse de la fréquence respiratoire associée à une baisse du taux d’oxygène pourrait déclencher une évaluation. Une alerte devrait indiquer ce qui a changé et à quel moment ; déterminer la cause nécessiterait toujours un jugement clinique et des observations au chevet du patient.
Le Canada a déjà de l’expérience dans ce domaine. À Unity Health Toronto, CHARTwatch utilise des données telles que les résultats d’analyses et les signes vitaux pour aider à prévoir le niveau de soutien dont un patient aura besoin.
Les résultats des essais sont prometteurs, mais contrastés. Un essai randomisé mené en 2024 auprès de 15 965 patients a évalué l’analyse de l’électrocardiogramme par l’IA, avec des alertes adressées aux médecins au sujet des patients à haut risque. La mortalité dans les 90 jours était de 3,6 % avec l’intervention, contre 4,3 % avec les soins habituels. Ce résultat concerne cette intervention fondée sur l’ECG, et non l’ensemble des systèmes de suivi par IA.
Un essai randomisé en grappes publié en 2026, portant sur 10 422 séjours hospitaliers, a évalué des affichages passifs des risques combinant une surveillance cardiorespiratoire continue et d’autres mesures cliniques, sans alertes actives ni réponse obligatoire. Il n’a révélé aucune amélioration significative du critère principal, à savoir la durée sans détérioration clinique. Les transferts de patients d’un groupe à l’autre ont compliqué l’interprétation des résultats. Une prédiction affichée à l’écran ne garantit pas de meilleurs soins.
Les alertes doivent parvenir à un clinicien qui en assume la responsabilité, et les systèmes doivent être testés afin de détecter les fausses alertes et les détériorations non repérées dans différents groupes de patients. Un assistant pourrait expliquer à la famille autorisée l’évaluation examinée par le clinicien ; le diagnostic et le traitement demeurent du ressort de l’équipe soignante.
Ce que je voulais pour mon père, c’était un système qui repère les changements importants, mette son historique médical à la disposition de l’équipe au chevet du patient et aide quelqu’un à intervenir. À l’approche de la fin de vie, cette intervention doit être guidée par le confort et les souhaits de la personne.
La dignité en fin de vie doit être prise en compte dès la conception
Le deuxième jour après mon retour au Québec, alors que j’étais auprès de mon père dans ce qui allait devenir son dernier lit d’hôpital, on m’a dit qu’il serait inscrit sur une liste d’attente pour des soins palliatifs. On ne lui donnait pas plus de trois mois à vivre, et la priorité était désormais les soins de fin de vie.
Plus de deux semaines plus tard, on m’a annoncé qu’il avait été accepté. Puis, on m’a dit qu’il ne souffrait pas assez pour être transféré.
Il n’était pas relié à un équipement de surveillance. Cela m’a troublé, même si je comprends que l’évaluation du confort en fin de vie ne nécessite pas forcément de machines. Ma préoccupation était plus fondamentale : comment évaluait-on sa souffrance alors que la démence lui rendait difficile de décrire ce qu’il ressentait ?
J’avais besoin que quelqu’un m’explique la décision : ce qui avait été évalué, pourquoi il ne pouvait pas être transféré, quelles solutions de rechange existaient et qui prendrait en charge l’étape suivante.
Pourtant, les explications ressemblaient à des excuses. À son chevet, j’avais l’impression que le transférer était devenu une difficulté que le système n’était pas disposé à accepter. J’en ai conclu qu’il n’y avait pas assez de places en soins palliatifs et que des familles comme la nôtre étaient laissées à elles-mêmes pour en subir les conséquences.
Mon père a été hospitalisé le 22 septembre 2026. Ce n’est que le 12 octobre 2026, après d’interminables échanges pour trouver un établissement de soins palliatifs, qu’on m’a proposé de le ramener chez lui. À ce moment-là, il ne réagissait plus et ne pouvait plus bouger. J’ai estimé qu’il était trop tard pour lui faire subir un autre transfert. J’ai refusé.
Mon père est mort à l’hôpital deux jours plus tard, le 14 octobre 2026. Le coup de fil que j’attendais a fini par arriver. Ses souffrances avaient pris fin.
Les soins palliatifs prennent en compte les souffrances physiques, psychologiques, sociales et spirituelles. Ils ne se limitent pas à l’intensité de la douleur ou à l’admission dans une chambre particulière. Un rapport de 2023 de l’Institut canadien d’information sur la santé relève également des obstacles persistants à l’accès aux soins, qui varient selon l’âge, le lieu de résidence et le diagnostic.
Davantage de mesures ne signifie pas automatiquement de meilleurs soins. Les recommandations de NICE, au Royaume-Uni, sur les soins durant les derniers jours de vie préconisent d’éviter les examens peu susceptibles de modifier les soins et de recourir à des évaluations comportementales validées de la douleur lorsqu’une personne ne peut pas l’exprimer, notamment en raison d’une démence. L’IA devrait appuyer cette évaluation et le plan de soins convenu.
La technologie ne peut pas créer de lit en soins palliatifs doté de personnel. Mais elle pourrait rendre visibles les orientations, les réévaluations et les solutions de rechange, mettre en évidence les besoins non satisfaits et permettre aux familles de savoir clairement ce qui a réellement été organisé. Ce que je sais, c’est que pendant des semaines, j’ai transmis à mon père et à son frère ou à sa sœur des assurances selon lesquelles de meilleurs soins allaient arriver. Ces assurances sont devenues des promesses que je n’ai pas pu tenir. Aucune famille ne devrait être mise dans une telle situation.
Faire mieux que les États-Unis ne suffit pas comme ambition
Les Canadiens défendent souvent notre système de santé en le comparant à celui des États-Unis.
L’avantage en matière d’espérance de vie est réel. Pour 2024, les estimations préliminaires de Statistique Canada établissent l’espérance de vie à la naissance à 80,03 ans pour les hommes et 84,29 ans pour les femmes. Les chiffres correspondants aux États-Unis étaient de 76,5 et 81,4 ans, soit un avantage d’environ 3,5 ans pour les hommes et 2,9 ans pour les femmes au Canada.
L’espérance de vie dépend de nombreux facteurs qui dépassent la prestation des soins de santé. Elle ne nous dit pas si un patient désorienté a compris une consigne, si une famille a pu trouver le résultat d’un examen ou si une personne est morte dans des conditions suffisamment confortables et préservant son intimité.
Une comparaison favorable devrait renforcer nos ambitions, et non servir d’excuse pour accepter des dysfonctionnements évitables. Le système américain a lui aussi de graves lacunes. Selon les estimations préliminaires du gouvernement américain pour 2025, le nombre de personnes sans assurance maladie au moment de l’entretien s’élevait à 28 millions, soit 8,3 % de la population.
Pourtant, nous pouvons nous inspirer de certaines approches américaines visant à rendre les soins plus personnalisés et mieux coordonnés. Le modèle Comprehensive Primary Care Plus mettait l’accent sur la continuité des soins, leur gestion ainsi que la participation des patients et des aidants. Une évaluation sur cinq ans a relevé une réduction annuelle moyenne des visites aux urgences supérieure d’environ 2 % à celle observée dans les cabinets de comparaison, sur une période de cinq ans. Ce programme n’a toutefois pas permis de réaliser des économies globales pour Medicare une fois pris en compte les paiements supplémentaires qui lui étaient associés.
Nous pouvons également nous inspirer des hôpitaux de Scandinavie qui considèrent l’alimentation comme faisant partie des soins. Dans une étude menée en 2026 dans un hôpital danois, l’élargissement du choix proposé au petit-déjeuner, avec des aliments familiers riches en énergie et en protéines, a augmenté l’apport quotidien moyen de 198 calories et de 6,8 grammes de protéines dans l’analyse principale portant sur 71 patients. Cette petite étude a mesuré les apports, et non le rétablissement ni la qualité de l’alimentation dans l’ensemble de la Scandinavie. Elle offre néanmoins une leçon concrète : il faut écouter les patients.
La nourriture que recevait mon père semblait reléguée au second plan. À mon avis, une grande partie de ce qu’on lui servait était embarrassante. Un repas est l’un des moyens les plus simples de montrer à quelqu’un qu’on prend soin de lui. Il ne devrait pas être traité comme un détail.
Nous devrions être prêts à apprendre de quiconque a trouvé une meilleure façon de faire.
Partir des principes fondamentaux, puis miser sur des progrès qui se renforcent mutuellement
Le Canada doit viser plus haut que la simple numérisation des processus qui ont fait défaut à mon père.
La réflexion à partir des principes fondamentaux commence par les besoins du patient et consiste à se demander quelles dispositions en place répondent réellement à ces besoins. Mon père avait besoin que les gens connaissent son histoire, comprennent son état, lui expliquent ce qui se passait et interviennent lorsqu’il avait besoin d’aide. Aucun de ces besoins n’exigeait que sa famille serve de messagère, de mémoire de secours ou de standard téléphonique.
Si nous concevions aujourd’hui ce parcours, demanderions-nous à un homme atteint de démence de se souvenir de la prochaine étape? Ce sont des choix de conception que nous pouvons modifier.
L’IA pourrait relier ces fonctions afin d’offrir un accompagnement personnalisé tout au long du parcours, y compris pendant les longues périodes entre les rendez-vous. C’est une ambition bien plus vaste que d’ajouter un agent conversationnel au site Web de chaque hôpital.
C’est là que la pensée exponentielle devient utile. Un dossier fiable pourrait améliorer les réponses d’un assistant. Un meilleur suivi pourrait permettre de tenir le plan de soins à jour. Des demandes plus claires pourraient aider le personnel à intervenir plus rapidement. Chaque amélioration pourrait renforcer l’utilité des autres, tandis qu’une amélioration logicielle validée pourrait être déployée dans les hôpitaux participants sans que chaque établissement ait à la reconstruire de son côté.
La loi des rendements accélérés et les débats sur la trajectoire exponentielle du développement de l’IA nous incitent à voir au-delà des capacités actuelles. Ils ne garantissent pas des améliorations exponentielles en santé. Mais ils nous donnent une raison de bâtir une infrastructure capable d’intégrer de meilleurs outils à mesure que leur efficacité est démontrée.
Pour moi, cette ambition de projet audacieux est concrète : chaque patient bénéficie d’une continuité de l’information et de l’accompagnement, et chaque équipe soignante peut s’appuyer sur ces éléments pour agir. Pour poursuivre cette ambition, il faut des dirigeants prêts à repenser les méthodes de travail, à financer la mise en œuvre et à donner aux cliniciens, aux patients et aux acteurs canadiens les moyens de résoudre les problèmes ensemble.
Le Canada pourrait créer quelque chose qui mérite d’être exporté
Les ambitions du Canada en matière d’IA et ses relations avec l’Europe lui ouvrent une possibilité.
Les échanges de biens et de services entre le Canada et l’UE ont atteint 178,6 milliards de dollars canadiens en 2025, et le commerce bilatéral de marchandises a augmenté de plus de 77 % entre 2016 et 2025, selon Affaires mondiales Canada. Cette relation comprend également une coopération dans les domaines de l’IA et des infrastructures numériques.
La stratégie nationale du Canada en matière d’IA pour 2026 propose explicitement de recourir aux achats publics pour aider les entreprises nationales à obtenir les revenus et la validation nécessaires à l’exportation. Elle annonce également un programme de missions en IA, qui débutera par un investissement de 200 millions de dollars canadiens pour améliorer les résultats en santé. Il s’agit d’engagements politiques, et non de preuves de résultats déjà obtenus.
Les entreprises canadiennes pourraient concevoir et valider une offre intégrée réunissant des dossiers interconnectés, des assistants destinés aux patients, un accès pour les aidants, la coordination des rendez-vous, la communication avec le personnel et des outils de suivi validés sur le plan clinique.
Une offre clé en main devrait néanmoins être adaptée aux langues, aux pratiques cliniques, aux lois et aux infrastructures existantes propres à chaque région. Les pays conserveraient la maîtrise de leurs données et de leurs services publics.
L’Europe dispose déjà d’une expertise considérable et suit son propre programme. Le règlement relatif à l’Espace européen des données de santé est entré en vigueur en mars 2025; les principales exigences s’appliqueront par étapes à partir de 2029 et de 2031. Les produits canadiens devraient s’inscrire dans cette orientation et faire leurs preuves pour mériter leur place.
L’offre destinée à l’exportation réunirait des logiciels éprouvés, une expertise de mise en œuvre, de la formation et des preuves de l’amélioration des soins.
Commencer par un parcours complet de soins pour un patient
Le Canada devrait commencer par un défi circonscrit, mais important : relier l’ensemble du parcours d’un patient recevant un traitement contre le cancer au sein d’un réseau participant.
Inclure les orientations vers des spécialistes, les examens diagnostiques, les rendez-vous de traitement, les consignes, les autorisations accordées aux aidants, le signalement des symptômes, le suivi cliniquement approprié et les transitions vers les soins palliatifs.
Élaborer le projet avec les patients, les infirmières et infirmiers, les médecins, le personnel de soutien et les familles. Offrir aux jeunes entreprises canadiennes une voie réaliste vers les marchés publics. Exiger des produits participants qu’ils échangent des informations et permettent aux prestataires de changer de fournisseur.
Mesurer les rendez-vous manqués, le temps consacré à rechercher des dossiers, les délais de réponse, la compréhension des patients, la charge des aidants, la sécurité et les coûts totaux. Publier les résultats, y compris les échecs.
Puis étendre ce qui fonctionne. Des normes communes permettraient à chaque réseau de s’appuyer sur le précédent et de faire d’un parcours patient un tremplin vers une transformation nationale.
Le débat entre conservateurs et libéraux est important, mais je crois que la manière habituelle de le présenter est trop réductrice : les conservateurs mettent l’accent sur la maîtrise des dépenses et l’efficacité ; les libéraux, sur l’investissement public et l’élargissement des services. Ce sont de grandes tendances politiques, et non une description de chaque gouvernement. Ce qui me préoccupe, c’est le cycle qu’elles peuvent entraîner : des coupes qui mettent les soins à rude épreuve, suivies de dépenses qui rétablissent les capacités sans corriger les processus sous-jacents.
Nous devrions demander davantage aux deux camps. Les conservateurs devraient devoir expliquer comment l’efficacité améliorera les soins, et non pas simplement réduire les budgets. Les libéraux devraient devoir expliquer comment des dépenses supplémentaires modifieront les résultats, et non pas simplement financer davantage de la même chose. Une refonte appuyée par l’IA offre une ambition commune : des soins plus efficaces grâce aux ressources que nous engageons.
Nous pouvons préserver un système de santé public tout en exigeant un mode de fonctionnement bien meilleur.
J’ai vu des infirmières, des infirmiers et des médecins travailler avec acharnement dans un cadre qui compliquait leur travail. J’ai vu mon père dépendre d’explications qu’il ne parvenait pas à retenir et d’une famille qui ne pouvait pas toujours être présente physiquement.
Je ne peux pas savoir dans quelle mesure la technologie aurait changé les dernières semaines de sa vie. Je sais ce que je souhaitais : des informations qui le suivent, des consignes que nous puissions consulter de nouveau, des demandes transmises à la bonne personne et des décisions que nous puissions comprendre.
Le Canada devrait être en mesure d’offrir cela. L’IA nous donne les outils nécessaires pour y parvenir à grande échelle. Une réflexion fondée sur les principes fondamentaux nous aide à repenser le système autour de cette promesse. Nous avons besoin de dirigeants prêts à la concrétiser.
Si nous le construisons assez bien pour nos propres familles, nous pourrions aussi créer quelque chose que le monde voudra.
Mon père ne pourra pas profiter de cet avenir. D’autres familles, elles, le peuvent encore.












